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L'invasion du mégot

Section: Français

April 5, 2005

L'invasion du mégot

by Vivien Jaboeuf

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photo: Dru Oja Jay
La cigarette est non seulement néfaste pour la santé des fumeurs et de leur entourage, mais son résidu, appelé familièrement mégot, cause également de sérieux dommages dans le milieu aquatique, forestier et humain. Profondément absent des thématiques environnementales, le mégot est cependant un élément constant de la détérioration des écosystèmes et de la mise en péril de la santé et de la sécurité publique. A l'heure du renforcement de la Loi sur le tabac au Québec, il est nécessaire que les autorités s'engagent dès maintenant dans une politique globale et efficace en reconsidérant les effets « collatéraux » de la cigarette.

La cigarette comme on la connaît aujourd'hui a été inventée en 1560 par l'ambassadeur de France à Lisbonne Jean Nicot, mais ce n'est que vers 1867 que la première machine à cigarettes est apparue. Les premiers filtres ont été développés avant la seconde guerre mondiale, vers 1930, et leur essor commercial a suivi les premiers travaux sur les dangers du tabac pour la santé dans les années 50. Après un pic historique de 9 millions de tonnes en 1997, la consommation mondiale de tabac avoisinait, en 2002, les 6 millions de tonnes. En 2001, les ventes de cigarettes (la majorité avec filtre) sur le marché intérieur canadien dépassaient la barre des 40 milliards d'unités.

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On retrouve désormais le mégot sous chacun de nos pas. Il a colonisé le pavage des trottoirs, le seuil de nos portes, les sentiers des forêts et le sable des plages. Partout où l'homme passe, le mégot laisse son empreinte.

Un nettoyage symptomatique

Cette invasion du mégot n'est pas unique en son genre car elle s'intègre dans un large constat de pollution des écosystèmes parmi lesquels le milieu aquatique reçoit en permanence les effluents terrestres provenant des activités humaines.

Pour sensibiliser les citoyens à ce problème, l'Aquarium de Vancouver organise chaque année le « Grand nettoyage des rives canadiennes », une initiative nationale incluant les 10 provinces et 3 territoires, et qui est raccordée à un mouvement mondial de « nettoyage de printemps ». Le ramassage de 2003 avait permis aux 20 000 bénévoles de collecter environ 50 tonnes de déchets sur les 1 000 km de rivages parcourus. Un comptage minutieux des participants a révélé des chiffres étonnants : sur total de 213 000 objets recueillis, presque 160 000 étaient des cigarettes ou des filtres de cigarettes.

En vue de l'ouverture du « grand nettoyage » de septembre 2004, des centaines d'étudiants se sont réunis, en juin dernier, sur les plages de Vancouver et de Toronto. Les élèves ontariens ont ramassé environ 10 000 mégots de cigarettes en moins d'une heure, tandis que leurs collègues de la Colombie Britannique ont collecté, en aussi peu de temps, 38 kilos de déchets dont 2 100 mégots.


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Cette quantité impressionnante de mégots sur les rives canadiennes s'explique par la désinvolture des promeneurs, des rares baigneurs et des plaisanciers, mais surtout par le déversement, contrôlé ou non, des égouts d'eaux usées ou pluviales. Sa durée de vie variant de 5 à 10 ans, le mégot a le temps de coloniser le milieu aquatique très loin en aval. Ainsi, on estime qu'au moins 80 % des déchets marins proviennent de la terre via les réseaux de ruisseaux, rivières, terres humides et lacs.

Symptômes du mégot

Face à la dureté des pollutions issues des rejets industriels et pétroliers, des déchets domestiques, du ruissellement agricole et des marées noires, l'impact du mégot sur le milieu aquatique semble dérisoire. Cependant, l'équilibre des écosystèmes est sensible à toute intervention de l'homme, et sa détérioration s'évalue à long terme en prenant compte des moindres détails, aussi insignifiants qu'ils puissent paraître.

De ce point de vue, Clean Ocean Action, une coalition qui travaille à la protection des eaux de New York, considère le mégot comme un danger potentiel pouvant causer la mort d'animaux par étranglement. Selon l'organisation écologiste américaine Main county stormwater pollution prevention program, les oiseaux, les baleines et d'autres créatures marines peuvent succomber en avalant ce petit détritus (en le confondant avec de la nourriture) dont les petites parties en plastique troublent le système digestif. Il convient également de considérer le mégot comme un objet toxique car, selon les estimations de Ocean conservacy, le taux de nicotine capturé dans 200 filtres est suffisant pour tuer un être humain.

Outre cette nicotine, le filtre est constitué d'un mélange complexe appelé goudrons dans lequel se dissimule plus de 4000 molécules dont une cinquantaine est cancérogène . Les risques d'empoisonnement, de troubles digestifs et de problèmes intestinaux sont importants chez les personnes atteintes d'un phénomène appelé Pica. Il est défini en tant que « mourir d'envie compulsive de manger, de mâcher ou de lécher des substances » qui ne sont pas d'origine alimentaire. Comportement maladif chez l'adulte, il est assez fréquent chez les femmes enceintes et les enfants de moins de trois ans, mais peut persister chez ceux qui souffrent de carences nutritionnelles, d'un retard mental, d'autisme ou d'autres problèmes de développement.

Ainsi, l'enfant qui joue dans les airs de jeux extérieurs (carrés de sable, plages, parcs) risque fort d'avaler des restes de cigarettes, particulièrement entre 18 mois et 2 ans où l'acte est considéré comme « normal ».

S'il est reconnu que la cigarette est néfaste pour la santé humaine et la sécurité des enfants, elle est également responsable, chaque année, de nombreux incendies mortels et de feux de forêt.


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D'après le Conseil canadien de la sécurité, « les incendies imputables à la cigarette sont à l'origine d'un décès sur cinq alors que le tabagisme négligeant demeure la principale cause des décès attribuables aux incendies résidentiels au Canada ». En 2000, les articles pour fumeurs (principalement les mégots mal éteints) ont provoqué 3 929 incendies et des pertes matérielles se chiffrant à 56,7 millions de dollars CAD. Santé Canada rapporte, pour sa part, que « la cigarette engendre annuellement près de 3 000 feux qui occasionnent plus de 70 décès, 300 blessés ainsi que des pertes matérielles supérieures à 40 millions $ ». Entre 1992 et 2002, les articles pour fumeurs ont été la cause de 4 % des incendies signalés à la Sécurité publique du Québec.

L'analyse de l'origine des 820 feux de forêt annuels au Québec, dont 70 % sont le résultat de l'activité humaine, témoigne de l'inconscience qui existe autour des actes négligés des fumeurs en milieu naturel. Les statistiques élaborées par la Société de protection des forêts contre le feu en montrent l'ampleur : parmi les 27 % des feux issus des activités liées à la récréation, « les articles de fumeurs sont nettement en tête de liste. Les allumettes et les mégots de cigarette se retrouvent trop souvent au sol sans qu'on ait pris la précaution de les éteindre ».

Petit écho pour un vaste problème

En considérant l'étendue de l'impact du mégot sur ces différents environnements (milieu aquatique, forestier et humain), ce petit objet n'a plus rien d'inoffensif et mérite d'être jugé selon son potentiel de destruction. Pourtant, personne ou presque ne semble s'y intéresser et encore moins à réfléchir à des solutions concrètes pour endiguer ce fléau.


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Le triste état des rives canadiennes, révélé par le « grand nettoyage », n'a pas vraiment passionné la presse québécoise à gros tirage puisque aucun article ne fait directement référence aux programmes de 2003 et 2004 lancés par l'Aquarium de Vancouver. Les journaux n'ont mentionné que d'hétéroclites initiatives locales (sans rapport apparent avec le mouvement national), évoquant surtout des rassemblements de plusieurs dizaines de bénévoles plus ou moins bien soutenus et aidés par leur municipalité.

Les médias sont d'ailleurs plus captivés par les nuisances esthétiques qu'aux problèmes intrinsèques posés du mégot. Le lecteur doit se satisfaire de quelques coups de gueule de citoyens las de voir leur quartier envahi de détritus et de mégots, et des rares articles critiques de journalistes tentant de réveiller l'opinion publique quant à l'inexorable insalubrité citadine.

Dans La Presse du mois d'avril 2004, deux articles questionnent sincèrement la politique d'aménagement de la ville de Montréal, menée par le maire Gérald Tremblay.

Pour remédier à cette insalubrité, la ville a lancé, au début du printemps, « une vaste campagne de publicité de 100 000 $ pour inciter les Montréalais à remplir quelques sacs verts et à éviter de jeter papiers et mégots sur la voie publique ». Initiative timide qui s'ajoute à l'opération « grand ménage du printemps » où environ 700 « cols bleus » ont participé à l'exercice dans les 27 arrondissements.

L'armada de nettoyeur déployée sur quelques jours s'apparente à un leurre, une initiative sporadique qui révèle l'absence d'une politique antipollution exhaustive. Il s'agit de répondre à la demande pressante des citadins et d'effacer une saleté trop voyante. Concernant les responsabilités de chacun, M. Tremblay semble du reste avoir une vision réductrice du problème : « C'est vrai que vous payez des taxes, c'est vrai que nous avons la responsabilité de tenir la ville propre, mais vous avez également une responsabilité de faire un effort de mettre vos déchets dans la poubelle ».

Les pauvres résultats de cette campagne 2004 ont révélé un manque flagrant d'autorité politique en matière de propreté. D'après le porte-parole du cabinet du maire de Montréal, Darren Decker, « politiquement, il n'y a aucun élu qui s'occupe de cette question. Toutes les décisions qui ont trait au nettoyage des rues et à la propreté relèvent directement des arrondissements ».

À Toronto, « une ligne 1-800 servant à dénoncer les pollueurs et où les personnes prises à jeter leurs déchets dans la rue sont susceptibles de se voir imposer une amende de 325$ » a été mis en place.

Un Règlement sur la propreté et la protection du domaine public et du mobilier urbain existe bien à Montréal, et il prévoit des amendes de 85 à 225 $ pour les contrevenants. Mais aux yeux du maire, les mesures coercitives sont inadéquates pour « sensibiliser les Montréalais à leur responsabilité en matière de propreté ». Contrairement à Toronto, M. Tremblay préfère résoudre le problème par une « approche conviviale plutôt qu'avec des menaces ». Deux types de politiques jouant sur des extrêmes idéologiques et qui mériteraient plus de complexité dans leurs réflexions.

Des infrastructures inadaptées

Face à l'agression esthétique des déchets, la réaction est vive et considérée, mais elle est reste ignorante des évidences du long terme. Si, par nécessité et dans un consensus stérile, on s'accorde à considérer le mégot comme une plaie visuelle dommageable à la qualité de vie, en revanche, on tait avec laxisme la réalité sur la capacité dévastatrice de ce petit détritus. Pourquoi ne pas évoquer les conséquences perverses, notamment sur le milieu aquatique, des systèmes d'évacuation des eaux urbaines par lesquels voyage entre autres le mégot ?

Au Canada, le drainage urbain se fait principalement par deux types d'écoulement des eaux. Dans les localités un peu anciennes, le réseau d'égouts unitaire transporte conjointement les eaux pluviales et les eaux usées vers une station de traitement. Dans les localités plus récentes, on utilise des canalisations séparées pour les eaux pluviales, qui se déversent directement dans les cours d'eau, et les eaux usées, qui sont acheminées jusqu'à la station de traitement.

Même si le réseau d'égouts unitaire à l'avantage de permettre le traitement total des eaux évacuées, en cas de fortes précipitations, les eaux de débordements fortement polluées peuvent contaminer les eaux réceptrices (lacs, rivières, zones humides) pour plusieurs jours.

De son côté, le réseau d'égouts séparé écarte tout danger de contamination par le débordement des eaux. Par contre, la « pollution diffuse urbaine, qui provient du ruissellement de surface, se trouve en très grande partie canalisée et rejetée au cours d'eau de façon ponctuelle » par l'intermédiaire des égouts pluviaux. On imagine alors la quantité de détritus et de substances toxiques que peuvent charrier ces eaux de pluie : canettes, plastiques, huiles automobiles, métaux lourds, peintures, produits nettoyants, insecticides, herbicides, mégots, etc.

A l'instar du programme environnemental du gouvernement québécois de 2002, la problématique posée par l'impasse technique des réseaux d'égouts n'est malheureusement pas considérée comme un enjeu de premier plan. La nouvelle politique « l'eau, la vie, l'avenir » est prometteuse puisqu'elle prévoit d'« assurer la protection de cette ressource unique », de « gérer l'eau dans une perspective de développement durable » et de « s'assurer de mieux protéger la santé publique et celle des écosystèmes ». Cependant, et malgré un important projet d'amélioration du traitement des eaux usées, les contrecoups de la généralisation du système en réseau séparé n'y sont nullement abordés.

Autrement dit, il y a peu de chance que la pollution du milieu aquatique par les rejets urbains soit réduite à court terme par l'aménagement d'infrastructures adéquates.

Futilité du court terme

Si l'invasion du mégot donne cette impression d'inéluctabilité, il ne faut cependant pas oublier qu'elle a une origine clairement identifiable : l'homme, et en particulier le fumeur. Ce qui laisse au moins l'espoir de s'attaquer à la cause première. D'ailleurs, les solutions techniques et administratives ne manquent pas, et elles sont d'autant plus performantes qu'elles sont complémentaires : matériel et aménagement appropriés, prévention et information, avertissement et contravention.

L'exemple est donné par un citoyen révolté de voir Montréal en « cendrier monstre » : l'installation de réceptacles à l'entrée de chaque édifice ou résidence limiterait une partie de la pollution.

L'espace public d'affichage pourrait être utilisé comme un moyen d'éducation et de sensibilisation, en espérant un changement des comportements à moyen terme. De nombreuses plages, notamment en Australie, sont désormais interdites aux fumeurs. Investir tout d'abord les forces de sécurité d'un devoir de prévention qu'ils transformeraient au fur et à mesure en un réel pouvoir de coercition puis de contravention serait dissuasif sans être brutal. D'autre part, la loi sur les cigarettes peu combustibles, qui permettrait d'imposer des normes en matière de sécurité-incendie, est toujours restée à l'état de projet au Canada.

La théorie du sang latin, des gênes de l'incivilité, est une légende opportune au pessimisme et à l'immobilisme. Comme l'a savamment montré Normand Maurice, « le père de la récupération et du recyclage » au Québec, il suffit de donner aux citoyens les moyens d'assimiler de nouvelles règles sociétales pour changer leurs habitudes. Si le système suisse ou allemand sont reconnus pour leurs efficacités, c'est qu'il est devenu plus difficile, matériellement et psychologiquement, de jeter les détritus que de recycler et de déposer son mégot là où il se doit.

Ironie de la situation, ce sont des intérêts privés qui ont su apprécier à sa juste valeur la problématique du mégot en lançant sur le marché des cendriers de poche sans odeur et facile à transporter. De même, l'Association canadienne des industries du plastique est presque la seule, sur Internet , à souligner l'importance du « grand nettoyage » national et à inviter les citoyens à y participer. Puisque le cynisme industriel est opportun lorsque la politique environnementale est défaillante, on peut s'attendre à voir les multinationales du tabac lancer une campagne de prévention contre les méfaits du mégot sur l'écosystème. Avec l'arrivée de gros capitaux, certains s'engageront peut-être dans une politique environnementale rentable.

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